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puce Un jour de décembre (le 12/12/2006 à 16h38)

Malgré les précautions prises par les fossoyeurs, le cercueil en descendant dans la fosse heurtait les bords de celle-ci.

Chacun des chocs faisait sangloter un peu plus la fille ainée du défunt. Et ce fut pire lorsqu’on lui demanda de jeter une poignée de terre sur le couvercle.

Son Papa auquel elle faisait un dernier adieu aujourd’hui avait mis de la rage dans ce même geste si douloureux vingt-cinq ans plus tôt, alors qu’il s’agissait de son père à lui qu’on enterrait.

Une fois de plus, les faits démontraient que les proverbes ne sont pas nés par hasard. L’histoire était bien un éternel recommencement.

Pourtant cet homme d’à peine trente-huit ans avait mis toutes les chances de son côté pour réussir à esquiver cette issue fatale.

A la fin de son adolescence, beaucoup d’éléments semblaient indiquer qu’il prendrait exactement le même chemin que son père. C’était un vrai fou en voiture, il avait abandonné sa scolarité avant de passer son bac, hypothéquant ainsi gravement ses chances d’avoir une situation professionnelle stable et il était tout aussi instable mentalement. Il avait poussé le mimétisme jusqu’à exercer la même profession que son père.

Comme son père il fumait comme un pompier et comme son père il s’était mis à boire immodérément et de plus en plus au fil des années qui s’écoulaient. Même la violence semblait ne pas l’avoir épargné si ce n’est que lui ne s’en prenait qu’à son chien et avant lui quelques animaux de la ferme, au temps où il était apprenti agriculteur.

Mais un jour il avait pris conscience de toutes ces similitudes avec son père et même s’il lui vouait une profonde admiration, il ne voulait pas prendre le même chemin que lui.

Cela commençait par l’arrêt de cette violence. Il devait avoir vingt-cinq ans quand il avait compris cela. D’un seul coup il avait réalisé que son pauvre chien urinait sous lui rien qu’à la vue de sa main levée. Pareil que lui quand il était petit en voyant celle de son père. Et ce regard de chien battu. Encore une expression qui a tout son sens. On sent vraiment une détresse profonde dans le regard d’un chien à ce moment là. Mais lui avait eu la même face à son père. Ce rapprochement entre les deux situations lui avait suffi à comprendre. Mais pour son chien il était trop tard. Plus jamais jusqu’à sa mort, ce dernier ne lui avait fait totalement confiance. Il suffisait de certaines intonations ou de certains gestes un peu brusques pour que le chien se recroqueville en tremblant de tout son corps.

Sa prise de conscience sur la violence était un vrai succès. Plus jamais il n’avait levé la main sur qui que ce soit à part quelques petites claques aux enfants de manières très exceptionnelle.

De manière identique, en voiture il s’était avéré un bon conducteur même si la vitesse était son plaisir. Mais à l’inverse de son père qui commettait accident sur accident, lui n’en eut jamais à part au cours de sa première année de permis. Il avait d’ailleurs beaucoup inquiété sa mère à cause de ça. Mais il avait appris à faire la part des choses entre rouler vite et faire n’importe quoi, et il ne conduisait jamais en état d’ébriété contrairement à son père. Jamais sauf après sa séparation. A partir de ce moment là il avait eu une tendance à se laisser aller immodérément en tout avant de se reprendre point par point.

Il avait été aidé en cela par une rencontre qu’il avait faite quelques mois plus tôt. Une personne qui lui avait paru si formidable et qui avait mis de manière si précise le doigt sur chacun de ses problèmes qu’il savait exactement ce qu’il avait à faire pour devenir quelqu’un de bien.

Malheureusement il était tombé amoureux de cette personne qui n’était absolument pas prête à s’offrir à lui mais qui en même temps n’avait absolument rien fait pour l’empêcher de tomber amoureux d’elle, bien au contraire. Elle avait évoqué très vite l’emprise qu’il avait sur elle et avait manifesté des signes de jalousie très nets chaque fois qu’il s’était intéressé à d’autres femmes qu’elle.

Parce que lui bien sur, puisqu’il n’arrivait pas à la décider, puisque celle-ci avait même le cœur pris par un autre qu’elle, il s’était autorisé d’autres rencontres et d’autres amours. Jamais il n’avait réussi à tomber amoureux d’aucune de ces autres personnes mais au moins elles lui apportaient la tendresse qui lui avait toujours tant fait défaut.

Il n’est pas nécessaire d’être amoureux pour avoir besoin de tendresse. Lui en tous cas faisait parfaitement la part des choses entre ce besoin de tendresse et le sentiment amoureux. Ca ne faisait pas de lui quelqu’un d’infidèle puisqu’elle ne lui promettait rien.

Elle refusait de comprendre ce genre d’argument. A partir du moment où il prétendait l’aimer, il aurait fallu qu’il lui soit dévoué corps et âme alors que dans le même temps elle s’autorisait à en aimer un autre.

Elle prétendait aussi ne pas vouloir s’investir dans une relation avec lui tant qu’il n’aurait pas réglé la plus grande partie de ses problèmes. Elle le jugeait sur tout ce qu’il était comme si elle-même avait été parfaite en tout.

Mais comment pouvait elle passer trois heures par jour au téléphone avec lui alors qu’elle en aimait un autre? Comment pouvait elle tant donner d’elle-même si ce n’était pas pour profiter un jour de ses changements? Comment pouvait elle encore lui avoir envoyé des milliers de mails en à peine quelques mois et comment quelques mois après lui avoir fait part de la fin de leur relation pouvait elle continuer à garder un contrôle sur la façon dont il gérait sa vie?

Même invisible il lui semblait ne rien pouvoir faire sans se demander ce qu’ elle penserait de ceci ou cela. Les fêtes de Noël approchaient, ils ne s’étaient pas vu depuis onze mois et pourtant elle était toujours aussi présente. Il n’arrivait rien à faire sans qu’elle soit au centre de ses pensées. Il avait pourtant réussi a renoncer à elle de manière définitive lorsque celle-ci lui avait fait comprendre qu’elle était très heureuse dans sa vie sentimentale. Il avait même éprouvé de la colère contre elle alors. Comment pouvait elle être si facilement passée à autre chose alors qu’elle lui avait laissé croire pendant des mois qu’il était presque le centre du monde à ses yeux? Personne avant elle ne s’était intéressé à lui d’une telle façon. Les gens sont si indifférents les uns aux autres, parfois même au sein d’une même famille. Avec elle ça n’avait pas été le cas. Lui qui s’était toujours senti délaissé de tout le monde avait trouvé là une personne qui, rien que pour cet intérêt qu’elle lui témoignait était forcément exceptionnelle. Comment aurait il pu ne pas l’idéaliser?

Mais à un moment donné elle avait considéré qu’elle avait d’autres priorités plus importantes que lui à gérer et du jour au lendemain, elle avait décidé de l’abandonner. Elle le laissait livré à lui-même. C’était encore pire que s’il ne l’avait jamais connue.

Si elle n’avait pas croisé son chemin il aurait probablement mis beaucoup plus de temps pour se reconstruire parce que son mode de fonctionnement à lui avait souvent été de commettre des erreurs afin de mieux comprendre en quoi elles l’étaient. Il était quelqu’un qui avait besoin d’aller au bout de ses convictions même si elles étaient mauvaises. Mais jusqu’ici ce mode de fonctionnement lui avait été plutôt salutaire.

Avec cette fille là, il s’était mis à fonctionner un peu contre nature. Elle lui indiquait ce sur quoi elle pensait qu’il n’était pas sur la bonne voie et il corrigeait en cours de route.

Elle avait agi comme un électro-choc. Elle avait vu toutes ses tares d’un seul coup et les lui avait livrées en vrac. A lui d’en faire ce qu’il voulait. Mais une chose était sure, elle ne voudrait jamais de lui tant qu’il n’aurait pas corrigé tout ce qui n’allait pas chez lui.

Même si par ailleurs elle le trouvait génial.

Il était totalement sous son influence mais en même temps il avait ce besoin de tendresse, ce manque d’affection à gérer. Il était incapable de vivre sans se sentir aimé.

Avec elle c’était un peu le cas malgré tout mais elle ne lui faisait aucune promesse. Elle le laissait espérer mais ne lui donnait rien de concret. Juste des mots. Il l’idéalisait tant qu’il la croyait quand elle lui demandait de lui faire confiance et qu’elle lui promettait qu’elle ne savait pas ce qu’il y avait au bout du chemin sur lequel ils marchaient ensemble mais qu’elle était certaine qu’il n’y aurait que du bonheur.

Lui, idéaliste comme il était, avait besoin de s’entendre dire de telles choses. On ne lui en avait jamais dit jusqu’ici et là il avait l’impression de vivre un conte de fées.

Un compte de fées qui se dessinait enfin après trente sept années plutôt sombres surtout son enfance, puis une vie de couple ponctuée par deux enfants qu’il adorait certes mais qui n’avaient pas été conçus dans l’amour. Sa femme et lui étaient restés ensemble parce qu’ils se contentaient l’un de l’autre. Ils s’apportaient mutuellement ce que chacun des deux n’était pas du tout certain de trouver ailleurs. Un certain confort matériel, de la stabilité mentale et une présence. Pour le reste, c’est-à-dire les sentiments, ils n’avaient jamais vraiment existé entre eux même s’ils éprouvaient de l’affection l’un pour l’autre.

Mais même si un compte de fées semblait se dessiner, il semblait seulement et en attendant son manque de tendresse se ferait cruellement sentir. Alors il avait saisi les opportunités qui s‘offraient à lui et qui elle au moins lui apportaient quelques choses de concret. Ces personnes là étaient peut être loin de représenter un idéal mais elle lui offrait ce qui était prioritaire pour lui. Satisfaire un manque de tendresse. Alors elle lui avait reproché de se contenter de ces personnes. Il lui avait écrit à un moment qu’il faisait le choix d’une autre personne qu’elle par dépit. Et pour cause. Il n’aimait pas vraiment cette autre personne même s’il éprouvait pour elle une certaine affection. Il se disait qu’il apprendrait à l’aimer avec le temps. Et par dépit parce que c’était celle à qui il écrivait ces mots qu’il aimait d’un amour sincère et total. Elle n’avait jamais voulu prendre en compte que son besoin d’affection était trop fort et qu’elle n’avait pas à lui reprocher d’avoir besoin de le satisfaire. Le fait qu’il couche avec une autre femme n’était pas un drame en soi puisqu’il n’y avait rien entre eux. Juste une emprise incroyable et totalement réciproque.

Malgré tout ce qu’elle lui avait dit à l’époque et au cours des mois qui avaient suivis, il venait de comprendre quelques jours seulement avant de commettre l’irréparable qu’il vaut mieux se contenter de ce qu’on a, plutôt que de toujours chercher à atteindre l’ inaccessible. L’inaccessible il l’avait à peine effleurée mais elle s’était dérobée devant lui. Chaque fois qu’il avait cru enfin l’atteindre elle avait reculé un peu et pour finir elle avait fait mine de le laisser là mais sans s’effacer totalement. Elle continuerait à prendre de ses nouvelles en lisant ses écrit et laisserait un petit mot quand elle le jugerait à propos. Même quand d’autres lecteurs s’étaient manifestés pour lui demander de s’effacer tout à fait, elle l’avait fait, mais seulement de leurs regards à eux. A lui elle avait continué à envoyer des messages écrits sur son téléphone, maintenant son espoir en éveil. Mais il s’était fixé une date buttoir pour ne plus l’attendre, et à cette fameuse date rien ne s’était passé. Pas de nouvelle d’elle. Il ne comprenait plus rien. D’un côté c’était normal qu’il n’ait pas eu de nouvelles, mais il avait une telle foi en elle que pour lui il était évident que ce jour là elle lui annoncerait enfin ce qu’il attendait tant.

Elle lui avait reproché un jour d’être un idéaliste qui cherchait à rendre les choses rationnelles et que c’était normal qu’il échoue à cause de cela. Pourtant elle, il l’avait idéalisée jusqu’au bout et il échouait malgré tout. Alors qui avait raison? Elle ou ceux qui lui disaient d’avoir un peu plus les pieds sur Terre?

Elle lui avait fait une promesse non tenue aussi. Un incident informatique lui avait fait perdre tous les mails échangés entre eux et il en avait fait part sur son journal intime auquel elle avait accès. Elle lui avait alors renvoyé un mini message pour le rassurer en lui disant qu’elle avait tout garder et qu’il n’y aurait aucun souci pour les lui faire parvenir.

Il avait fini par les lui demander quelques mois plus tard et elle lui avait rétorqué toujours par écrit que c’était hors de question.

Au cours de ses dernières semaines il avait tout fait pour l’oublier sans pour autant chercher à rencontrer quelqu’un d’autre. Il avait abandonné ses recherches de l’âme sœur sur internet se disant que ça finirait bien par arriver naturellement. Il commencait à reprendre le dessus moralement, à s’intéresser à d’autres choses comme la lecture ou le cinéma. Quand il voyait ses enfants il réussissait à être un peu plus concentré sur eux même si cela lui était encore difficile. Malgré tout il n’était pas très bien. Il sentait que quelque chose n’allait pas. Il ne se sentait épaulé de personne si ce n’est de sa meilleure amie qui elle se donnait pour dix mais elle ne pouvait le faire qu’à distance. Elle était d’une présence de tous les instants, lui consacrant parfois jusqu’à cinq ou six heures au téléphone dans une journée. Mais dès que les coups de fils avec elle étaient terminés, la vie normale reprenait le dessus et cette vie là ne l’enchantait pas du tout. A son travail personne ne lui parlait à part une personne. En fait son travail était le meilleur laboratoire pour se rendre compte à quel point les gens sont indifférents aux autres. Lui qui avait toujours cherché à aller au contact des gens paraissant tristes parce que pour lui c’était naturel de chercher à comprendre pourquoi quelqu’un n’allait pas et naturel de l’aider ensuite à trouver des raisons d’espérer. Mais dans cette entreprise et ça il s’en était rendu compte dès les premières années où il y’avait travaillé, les gens avaient quelque chose d’inhumain. La course à la performance primait sur tout le reste et il n’y avait pas la place de s’arrêter sur les états d’âme des gens. C’était un peu mieux à l’époque où il travaillait dans les services techniques mais au commercial………..

En voyant un reportage sur la city de Londres aux informations il avait cru que l’on parlait de son entreprise quand il avait entendu dire qu’il était de bon ton d’envoyer des mails à ses collègues en pleine nuit pour montrer qu‘on travaillait, et encore mieux de critiquer ses collègues.

Donc ce n’était pas sur le plan professionnel qu’il pouvait espérer se faire des amis. Bien au contraire, avec ses arrêts de travail qui devenaient à répétition il devenait une charge un peu trop lourde à porter. On considérait les gens comme lui comme des inadaptés. Il se souvenait d’un collègue à lui qui lui avait parlé un vendredi après midi et avec lequel il n’était pas resté parce qu’il fallait qu’il retourne à son travail. Il semblait avoir besoin de se confier à quelqu’un. Personne n’avait jamais revu ce collègue qui s’était donné la mort dans le courant du week-end. S’était très culpabilisant d’avoir été l’un des derniers à lui parlé et de ne pas avoir senti à quel point la situation de l’autre était désespérée. Il est impossible en fait de vraiment savoir où en est un dépressif. Il ne s’exprime pas vraiment sur son mal être parce qu’il a l’impression que personne ne peut le comprendre. Les problèmes de chacun n’appartiennent qu’à lui et davantage encore sa manière de les ressentir.

Ils en avaient encore parlé dernièrement avec sa meilleure amie. Ils avaient beau avoir passé des centaines d’heures à discuter ensemble, elle avait l’impression qu’il était incapable de vraiment la comprendre. Mais lui à présent en était à ce point de non retour que personne autour de lui ne semblait percevoir.

Encore quelque jours et ce serait noel. Quatre mois que sa mère ne lui parlait plus même si c’est lui qui lui avait un peu mal parlé la dernière fois. Elle n’avait pas compris qu’il ne veuille pas venir manger chez elle le jour de son anniversaire. Lui n’avait pas eu envie de lui dire qu’il avait juste besoin d’être seul, ne pas sentir l’air inquiet de sa mère à son égard alors qu’il n’était déjà pas bien. Alors pour ne pas montrer qu’il avait envie de pleurer il s’était montré un peu agressif. Et depuis ils en étaient là. Il avait beaucoup de griefs contre elle qui remontaient à très loin mais ce n’est pas eux qui l’auraient empêché de lui parler.

Ce à quoi il se refusait face à elle c’est de lui montrer son émotion. Hors en sa présence elle était extrêmement présente cette émotion et donc il se retrouvait dans une situation de faiblesse totalement ingérable pour lui. Sa mère l’avait toujours écrasé. Pour lui craquer devant elle c’était encore une fois lui donner raison.

Ce conflit qui ne pouvait se dénouer, son sentiment que sa solitude était vraiment faite pour s’éterniser, et ne pas avoir d’amis étaient de trop pour lui. Il ne voyait plus aucune issue. Il leur avait écrit une lettre et maintenant ils était tous là réunis autour de lui.

Tous ou presque. Elle ne s’était pas donné la peine de venir. Il avait rêvé pourtant de ses obsèques quelques mois plus tôt et cette fois là elle était venue. Sa fille l’avait reconnue bien qu’elle ne l’ait jamais vue et elles s’étaient serrées fort dans les bras l’une de l’autre.

Parce que même sa fille l’avait idéalisée tellement il l’encensait chaque fois qu’il parlait d’elle à quelqu’un.

Finalement elle ne s’était pas déplacée. Tous les autres étaient là même sa meilleure amie. La petite trouverait du réconfort auprès d’elle. Elle était si merveilleuse comme meilleure amie.

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